Les Corses, un peuple romain

Durant son histoire, le territoire corse a été régulièrement ponctué d’influences diverses, parvenues souvent par la conquête, qui laissèrent des empreintes durables, comme ce fut le cas lors de la conquête de Rome.

Au IIIe siècle av. J.-C., la Corse se trouve au centre d’enjeux géopolitiques majeurs. Les deux puissances régionales, Carthage et Rome, se disputent les territoires maritimes et terrestres aux fins de leur expansion et de leur enrichissement. En effet, le positionnement de l’île au cœur de la Méditerranée septentrionale, lui confère un intérêt significatif notamment pour le contrôle maritime des flux commerciaux et militaires.

La Corse se destina fatalement à offrir, malgré elle, son territoire et son peuple à un théâtre sanglant d’affrontements multiples

De plus, Rome redoute qu’à terme, l’alliance établie entre sa rivale Carthage et la Corse ne constitue une menace aux portes du Latium.

Ainsi, dans ce cadre établi, la Corse se destina fatalement à offrir, malgré elle, son territoire et son peuple à un théâtre sanglant d’affrontements multiples, lors de la première guerre punique. En outre, par sa situation stratégique, l’île devint rapidement une éminente prise de guerre aux yeux de la puissance romaine. À la fois riche de ses potentiels commerciaux, agricoles et humains, la Corse s’est vu conférer une position aussi attrayante que fut implacable sa prise de possession.

Ainsi, face à Rome, la Corse est passée par étapes successives du statut de victime collatérale d’un affrontement qui la dépassait, à celui d’un foyer humain en proie à la romanisation forcée, pour enfin entrer vers la voie de la résilience progressive dans une romanité désormais durablement installée.

A titre liminaire, rappelons que c’est tout d’abord par le nom que la Corse entra dans une dimension romaine. Appelée Kernè ou Cyrnos par les Grecs, le nom Corsica, celui qui lui restera pour la continuité de son histoire, est attesté au moins dès le IIIe siècle av. J.-C. dans l’épitaphe du consul romain Lucius Cornelius Scipion.

A ce titre, Diodore de Sicile au Ier siècle av. J.-C., releva, que les mots Corsica et Corsi était à la fois utilisés par les romains ainsi que par les autochtones eux-mêmes afin de s’auto-qualifier.

C’est durant la première guerre punique (entre 264 et 241 av. J.-C.) que la Corse et la Sardaigne devinrent les théâtres d’affrontements entre Rome et Carthage.

Alliée à cette dernière depuis 325 av. J.-C., la Corse, en sa façade tyrrhénienne et son détroit de Bonifacio, demeure stratégiquement un territoire à maîtriser afin que Rome détourne à son propre profit le trafic commercial et maritime.Lucius Cornelius Scipion débarqua en Corse pour combattre Hannon le chef des puniques. Dans cette première bataille livrée, le consul romain réduisit en cendre la ville d’Aleria et fit de nombreux prisonniers corses.  Durant cette guerre, en sus d’Aleria, Olbia en Sardaigne  fut détruite, ce qui valut un triomphe à Lucius Cornelius Scipion dont l’épitaphe funéraire fait apparaître la mention suivante comme unique fait d’arme « C’est lui qui s’empara de la Corse et de la ville d’Aléria ». On remarque que la Corse est distincte de la ville d’Aleria comme pour identifier deux espaces dissemblables.

C’est en 227 av. J.-C., que ce dernier lia le destin de la Corse et de la Sardaigne en les unissant dans un concept géographique commun : la province sénatorialedétenue par un préteur. Cette date est un tournant majeur pour Rome qui assoit alors sa première conquête en dehors de son territoire continental.

Durant les années qui suivirent, la Corse fut constamment assénée par les charges romaines. Les combattants insulaires résistèrent jusqu’en 231 av. J.-C., date à laquelle Lucius Papirus Miso les refoula hors des plaines et les obligea à capituler. Cependant, les expéditions punitives des romains se perpétuèrent encore de nombreuses années afin de mater les soulèvements des Corses. Les troupes romaines s’installèrent autour d’Aleria, et désormais, les fait d’armes en Corse ne sont plus considérés comme des triomphes remarqués par le Sénat mais comme de simples maintiens de l’ordre.  

Durant quatre siècles environ, on observe que la politique de Rome produit progressivement les effets escomptés sur l’ensemble de l’île.

Puis, afin de contrôler l’intérieur des territoires corse et sarde, Rome envoie en 181 av. J.-C., huit mille fantassins romains et trois cents cavaliers qui tuèrent deux mille Corses. En 177 av. J.-C, la province devint consulaire, en conséquence de cela elle est fiscalement assommée et de nombreux esclaves sont capturés en butin de guerre. Pourtant, la Corse se soulève encore et encore, obligeant régulièrement Rome à mobiliser de lourds efforts de guerre pour maintenir l’ordre. Enfin entre 171 et 163 av. J.-C., les chroniques de la guerre de Rome mentionnent une campagne implacable faisant sept mille morts et près de deux mille prisonniers. L’île est exsangue, donc pacifiée. 

Le temps faisant son œuvre, la Corse entra presque complètement sous la domination romaine, à ceci près que les corses retentèrent un soulèvement en 111 av. J.-C. comme le relate l’historien Tite Live.  Mais à nouveau matés, les Corses pénètrent dans une nouvelle ère historique. En effet, cette dernière bataille remportée par Rome permet au Sénat romain de franchir un cap : celui-ci ne livre plus bataille en Corse, dorénavant il l’administrera. Victorieuse, Rome considère pouvoir instaurer sans entrave sa culture ; c’est l’ère de la romanité.

La romanité se caractérise par l’imprégnation de la civilisation romaine aux territoires conquis.

Durant quatre siècles environ, on observe que la politique de Rome produit progressivement les effets escomptés sur l’ensemble de l’île. L’administration romaine est désormais installée dans une Corse pacifiée autour des deux points d’impulsions que sont les colonies Aleria et Mariana.

La romanité est un phénomène qui s’observe à de multiples niveaux au sein de la société dans la gestion de l’espace insulaire. 

Justice et organisation territoriale

Sous Vespasien en 69 av. J.-C., l’administration romaine réorganise aussi les structures municipales en vue de stimuler un meilleur fonctionnement des institutions secondaires et charge des magistrats et des sénateurs d’instruire la justice.

Engagement dans l’armée

Par ailleurs, la vie quotidienne des Corses est également rythmée par les habitus romains de plus en plus prenants. En effet, l’un des premiers marqueurs est d’observer la présence d’insulaires dans les corps militaires de terre ou de la marine. Leur intégration dans l’armée fait office d’un espoir d’ascension sociale. Aleria se voit attribuer le qualificatif de colonie et son port est peuplé de nombreuses galères romaines.

Application du Mos Majorum

Signifiant littéralement « mœurs des anciens », ces valeurs immatérielles et non écrites étaient au nombre de sept. Proches des virtus,  elles étaient notamment véhiculées par les militaires. 

fides : fidélité, respect de la parole donnée, loyauté, foi, confiance et réciprocité entre deux citoyens ;
pietas : piété, dévotion, devoir envers les divinités romaines ; envers les membres de sa famille
majestas : majesté, dignité, sentiment de supériorité naturelle, provoqué par l’appartenance à un peuple élu ;
virtus : qualité propre au citoyen romain, courage, activité politique ;
gravitas : ensemble des règles de conduite du romain traditionnel, respect de la tradition, sérieux, dignité, autorité ;
constantia :  la stabilité;
frugalitas : la frugalité, la modestie, la tempérance, la simplicité

Cet ensemble de vertus ont été et sont probablement encore, des marqueurs respectés dans la société insulaire. 

Vie religieuse

On retrouve aussi des Corses aux charges religieuses, ce qui insinuait en amont d’être déjà pourvu d’une certaine fortune. A ce titre, Eunus, un jeune cap-Corsin devint prêtre de César.

Economie et maillage routier

La romanité trouve à se déployer également dans l’économie et notamment avec la monétisation des échanges à l’aide de la monnaie romaine qui se diffuse jusqu’aux confins de l’île.

Pièce d’or retrouvée au large du golfe de Lava sur la commune d’Alata

Les maillages économiques et routiers s’entremêlent. Les stradi romani ont la vocation de relier les trente deux cités et deux colonies identifiées par Pline l’ancien. Ptolémée à son tour, identifie l’intérieur des terres corses et révèle une organisation spécifique afin de garantir un développement social et économique au travers des cités de l’intérieur ponctuant le territoire de circonscriptions agraires et fiscales.  

Romanité et christianisme

Avant l’arrivée du christianisme en Corse, l’île bouillonne d’intérêt pour la religion romaine fervemment pratiquée par les insulaires. Puis, dès le IIIe siècle ap. J.-C., les sites d’Aleria et de Mariana s’illustrent dans une pratique nouvelle qui est celle du christianisme au travers de bâtiments d’objets et surtout d’écrits religieux. L’île honora également deux martyres emblématiques de cette époque, sainte Devote et sainte Restitude, célébrées encore de nos jours.

En cela, tel un palimpseste, la Corse a, durant les cinq siècles décrits ici, traversé toutes les étapes l’ayant conduit au final à la romanité venue se superposer à la culture ancestrale déjà existante.

Arduinna Dupays-Ciccoli