La Terre, le Feu et les Hommes : retour sur les incendies en Méditerranée de l’été 2021

L’été 2021 a été marqué par des incendies d’une rare intensité dans plusieurs pays du pourtour méditerranéen : en effet Sardaigne, Grèce, Turquie, Algérie… ont eu a subir les flammes. Ces tragédies ont évidemment détruit des milieux exceptionnels et ruiné des entreprises, mais ont également coûté la vie à de nombreuses personnes.

Un article de LCI datant du 13/08/21 nous rapporte les propos de Mark Parrington, scientifique de Copernicus, le service européen sur le changement climatique : « Les feux qui sévissent en ce moment sont très destructeurs et ont un niveau d’intensité très inhabituel ».

Ce même article nous détaille que du 29 juillet au 12 août, 100 874 hectares sont partis en fumée alors qu’en moyenne, sur la même période entre 2008 et 2020, quelque 2750 hectares avaient brûlé.

Cet épisode estival n’est pas sans nous rappeler les incendies qui avaient ému l’opinion en Australie en 2020 ou encore en Amazonie en 2019. Le constat est donc à faire à l’échelle mondiale et marque la concrétisation des données que nous avons déjà à disposition concernant le réchauffement climatique global, notamment dans le sixième rapport du GIEC.

Il ne nous appartient pas de commenter ici ces données qui méritent une analyse aussi longue que fastidieuse mais plutôt de nous demander comment, à une échelle plus locale et plus humaine, les conséquences du changement climatique peuvent être empirées ou, à l’inverse, atténuées.

La désertification du rural, facteur aggravant des bouleversements climatiques

Partons des faits, avec l’exemple grec. Voici une carte (source @hellenic.infos sur Instagram) de la déperdition des emplois du secteur primaire, qui englobe l’agriculture, la sylviculture et les activités minières, entre 1991 et 2011 par districts régionaux. Plus la couleur tend vers le rouge foncé, plus le district a vu ses emplois primaires disparaître :

Que constate-t-on ? Premièrement, il y a une déperdition d’emploi de ce secteur dans l’ensemble des districts. Cette destruction d’emplois primaires est inégale et peut localement être compensée comme en Macédoine occidentale, au Nord-Ouest du pays, dans le district de Kastoria (en blanc sur la carte), qui a ouvert une exploitation minière en 1996. De même, le district de Boétie au Nord-Ouest d’Athènes reste le cœur agricole du pays. 

Hormis ces deux subdivisions, on peut constater un décrochage massif du secteur primaire que confirment les données de l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) : en 2010 544 000 grecs vivaient de l’agriculture contre 453 000 en 2019 soit une baisse de plus de 15 % en 9 ans.

Parallèlement, et toujours selon la FAO, les surfaces agricoles y sont passées de 7 489 000 d’hectares à 6 109 000 hectares sur la même période, avec une prédominance des petites exploitations familiales : en Grèce, la taille moyenne d’une exploitation était en 2010 d’environ 5 hectares, contre 54 hectares en France.

On peut ainsi multiplier les exemples et les statistiques pour la Grèce, et pour bien d’autres régions ou pays méditerranéens : les activités rurales traditionnelles, familiales, périclitent. 

C’est une dynamique de fond, structurante des économies et des sociétés modernes, qui tend à vider les campagnes, à concentrer dans les villes les moyens de production dans une recherche de bénéfices de plus en plus importants. Cette urbanisation, qui se fait au détriment des activités et milieux des ruraux, est un des piliers de ce que l’historien américain C.Lasch appelait « l’idéologie du progrès ».

Or, ces activités agricoles extensives du bassin méditerranéen, particulièrement dans les zones montagneuses et boisées, étaient traditionnellement associées à des pratiques d’entretien des terres exploitées ou laissées en pâture aux bétails. Les bêtes et les hommes empêchaient la pousse anomique de plantes, gardaient ouverts les chemins et les accès, segmentaient les parcelles avec des trouées pare-feux…etc. En un mot comme en cent, les millions d’agriculteurs à travers ces vastes espaces faisaient de la prévention anti-incendie au quotidien.

Il suffit alors de reprendre notre exemple grec pour voir comment le recul des activités agricoles est un facteur aggravant du changement climatique et des incendies. Reprenons la même carte que précédemment à laquelle j’ai superposé les différents sites touchés par des incendies majeurs en cet été 2021 (représentés par un carré noir) :

Évidemment, la superposition n’est pas parfaite car ce n’est pas le seul facteur, mais on peut noter que certains districts parmi les plus touchés par les incendies de cet été, comme la Thrace, la Macédoine centrale, la Macédoine occidentale et l’Épire, voient également leur population agricole fortement diminuer.

La disparition d’un ensemble d’activités, d’un mode de vie et surtout d’un lien entre la terre et les hommes pourrait donc être une des catalyseurs de ces tragédies. Les flammes sont plus difficiles d’accès, progressent plus rapidement et sont d’une plus grande intensité sur un terrain où les activités millénaires des habitants ne sont plus là pour réguler la pousse des broussailles et des arbustes.

Et il en va de même dans toute la Méditerranée.

Et en Corse ?

En Corse, la dynamique est la même que dans le reste du bassin méditerranéen : selon l’Observatoire du Développement Durable de la Corse, la population agricole a diminué de -21 % entre 2000 et 2010, puis à nouveau de -7 % entre 2010 et 2013. L’Office du Développement Agricole et Rural de la Corse nous apprend également que le nombre d’exploitation a été divisé par 3 en 40 ans.

Les perspectives d’avenir ne sont pas optimistes. En effet, le rapport « Agriculture corse 2010-2030 », adopté en 2013, nous apprenait déjà que la population agricole est vieillissante et a du mal à trouver des jeunes formés et motivés pour prendre la suite. L’âge moyen des exploitants était alors de 49 ans et que près de 10 % des chefs d’exploitations de taille moyenne et supérieure avaient plus de 65 ans.

Il est toutefois à noter que sur la période 2014-2018, la Corse a connu une moyenne de 129 installations d’agriculteurs par an, dont deux tiers avaient moins de 40ans. Cette dynamique est encourageante, mais insuffisante.

Ces chiffres sont bien entendu vérifiés par l’expérience : les villages se vident, la vie agricole et pastorale se perd et avec elle toutes les traditions qu’elle englobait, mais également les pratiques de gestion quotidienne des montagnes et des forêts. L’équilibre qui s’était établi entre la Nature, si capricieuse de l’île, et ses habitants, se rompt et cela met en danger l’environnement et les hommes.

Ces dernières années d’importants incendies ont touché notre île comme celui de Quenza en 2020. Encore plus exceptionnels ont été les incendies de Balagne en plein mois de février 2019. Enfin, en 2009, le feu de la forêt de Saint-Eustache, porte d’entrée de l’Alta-Rocca, aurait pu être maîtrisé avant de ravager 5000 hectares s’il y avait eu davantage de prévention de l’aveu même du maire d’Auddè Pierre Castellani, au journal Le Monde : 

Son village vit encore, mais, en dehors de la période estivale, l’activité y est très réduite. La forêt, propriété communale, se développe et envahit le paysage. Les gens débroussaillent sur quelques mètres autour de chez eux. La commune emploie un ouvrier d’entretien qui nettoie sur quelques dizaines de mètres autour du village, mais pas au-delà. « Ici, on ne fait pas ce qu’on veut. On fait ce qu’on peut« .

Évidemment, là encore, la renaissance d’une certaine forme d’agriculture traditionnelle ne serait pas la panacée, mais elle permettrait l’entretien des chemins d’accès, des pare-feux, et un débroussaillage plus constant et donc plus efficace. En somme, elle aurait sa place dans une véritable politique de prévention des risques liés au changement climatique.

Certains esprits chagrins rétorqueraient que l’agriculture traditionnelle serait un anachronisme dans une Corse 2.0, qui devrait s’orienter vers les start-up. Ils oublient néanmoins qu’aujourd’hui, l’agriculture extensive peut revêtir certains aspects prisés : qualité de produits artisanaux, biologiques, et labellisés, développement de l’agrotourisme et du tourisme vert, respect du bien-être animal…etc.

Enfin, il faut aider davantage les cultures à forte valeur ajoutée : la Corse doit (re)développer ses cultures de cédrat, mais également de fruits à coques comme l’amande qui n’occupe que 360 hectares aujourd’hui.

L’exploitation forestière, raisonnée et durable, doit aussi être intégrée à cette politique de prévention.

Enfin, le soutien à ce renouveau agricole corse ne doit pas être purement financé à coups de subventions : il doit être culturel et spirituel. Il faut que l’imaginaire des jeunes soit réinvesti par des valeurs et des représentations pastorales, villageoises, et écologiques. Il faut créer des vocations et montrer que les professions du rural sont une voie vers le bonheur. Non pas le bonheur doucereux promis par la société de consommation, mais le bonheur authentique qui unit l’homme à la terre, à ses amis et à son village, l’individu au collectif, et le travail exigeant à la fierté.

En conclusion, les années à venir seront décisives pour la Corse et les corses : nous verrons notre île se transformer brutalement par le changement climatique global ainsi que nos modes de vie ancestraux disparaître pour de bon si rien n’est fait… sauf si nous avons la sagesse de comprendre que pour protéger la première, nous devrons renouer avec les seconds.

Jérémy Palmesani