Nietzsche et la Corse : romantisme exotique ou fascination ?

Le Corse Napoléon

C’est dans notre société docile, médiocre, châtrée qu’un homme près de la nature, qui vient de la montagne ou des aventures de la mer, dégénère fatalement en criminel. Ou presque fatalement : car il y a des cas où un tel homme se trouve être plus fort que la société : le Corse Napoléon en est l’exemple le plus célèbre.

– Friedrich Nietzsche 1888, 90

 C’est ainsi que le philosophe allemand décrit Napoléon dans l’aphorisme 45 de son fameux livre « Le crépuscule des idoles ». On pourra noter ici que l’Empereur est présenté comme un criminel manqué, profession qui n’entre pas dans la catégorie des réussites sociales. Ce serait mal connaître la pensée de Nietzsche pour qui le terme criminel n’est pas péjoratif, puisqu’il semble être l’exact opposé d’un homme docile, médiocre et châtré : Meglia à veda u gendarmu chì sgiò curatu, mi dicia à spissu missiavu. Mais ce qui n’aura pas échappé aux plus chauvins des lecteurs de ce livre (dont je confesse faire partie), c’est que le conquérant y est présenté comme étant Corse, et cela, malgré tous les adjectifs existants pour qualifier l’enfant prodigue de la gloire. Nietzsche voue à Napoléon, si ce n’est un culte, au moins une grande fascination. C’est par l’intermédiaire de ce dernier que le penseur s’intéresse à l’île. C’est tout naturellement qu’il s’instruisît en lisant notamment « Korsika » de l’historien allemand Ferdinand Gregovorius ou encore Colomba de celui qu’il nommait « le maître de la prose » : Mérimée. Pour bien comprendre pourquoi j’insiste ici sur le caractère corse de Napoléon, je dois encore vous faire part d’une citation de notre auteur : 

Et comme Napoléon était autre, héritier d’une civilisation plus robuste, plus immuable, plus antique que celle qui était en train de se disloquer et de s’évanouir en France, c’est lui qui y devint le maître, c’est lui qui d’emblée été le maître unique.

– Friedrich Nietzsche, Le crépuscule des idoles, 88, aphorisme 44 : ma conception du génie

Est-ce la Corse cette civilisation robuste ? C’est ainsi que je me plais à l’interpréter. 

Nietzsche et la Corse

Je tiens à préciser que le développement qui va suivre s’est inspiré, ou plutôt, s’est très largement inspiré du travail remarquable de Thierry Colombani dans son livre Nietzsche et la Corse paru en janvier 2018 aux éditions Maïa. 

Une épopée avortée

J’expliquais plus tôt que l’intérêt que Nietzsche porte à la Corse, passe d’abord par la figure napoléonienne. En effet, le nom de l’Empereur figure plus de 130 fois dans l’oeuvre du philosophe, de même qu’on trouve environ 60 allusions à la « Corse » dans cette dernière. C’est donc de manière naturelle qu’entre 1881 et 1888, Nietzsche veut partir à l’aventure de cette île mystérieuse, non pas comme un touriste allemand amateur de cyclisme sur route ou de balades en maillot de bain sur les trottoirs d’Aiacciu et de Bastia, mais pour y vivre et y parfaire sa philosophie. C’est sur Corti qu’il jette son dévolu, ce choix n’est pas le fruit du hasard, la ville est celle des « grandes conceptions », elle fut la capitale de la nation Corse indépendante de Pasquale Paoli, « l’homme le plus accompli de son temps », mais aussi celle où fut conçu Napoléon Bonaparte. 

Ce voyage n’aura jamais lieu et ce malgré les tentatives désespérées de Nietzsche : son ami compositeur Peter Gast ne souhaite pas l’accompagner. 

Un opéra corse 

Mais pourquoi attendre la venue de ce Peter Gast pour se rendre dans le centre de l’île ? Par peur d’affronter seul d’éventuels bandits ? Peut-être, mais aussi parce que le philosophe veut y composer, avec l’aide de son ami, un opéra corse en même temp s qu’il souhaite trouver sur place « la fierté » qui lui manque. C’est au sein de ce peuple qu’il pense pouvoir faire sienne cette vertu, il explique d’ailleurs : « Un Corse tient pour immoral de mendier, non de vivre en bandit ; le meurtre de la vendetta devient même moral. La fierté ! Comme critère. » (Friedrich Nietzsche, Fragments posthumes. Printemps 1880). A Corti, il veut observer une société en dehors des valeurs modernes (qu’il exècre), ce qui permettrait de composer avec Gast son fameux opéra corse. Dans son livre, Thierry Colombani, détail le p lan d’un tel chantier, je laisserai donc au lecteur intéressé le soin de se documenter lui-même en se procurant ledit ouvrage. Je ne peux m’empêcher cependant de vous en donner quelques précisions : l’opéra rep rendrait l’histoire d’une vindetta au sein de la famille d’une certaine Marianna Pozzo di Borgo qui aurait perdu son fils, Felice, des mains d’Andrea Romanetti, tout cela au coeur du village d’Appietu. Nietzsche n’invente rien, tout ceci est tiré du livre qui le passionne à l’époque : Korsika de Gregorovius, cité plus tôt. 

L’histoire est quelque peu modifiée, Marianna devient la soeur et non la mère de Felice, et tombe amoureuse de l’assassin de ce dernier : Andrea. Cet imaginaire romantique pourra étonner les lecteurs les plus ardents de l’auteur, tant on sait son aversion pour ce mouvement littéraire, cette bande de nihilistes. Mais ce qui intéresse Nietzsche, c’est surtout le caractère viril, fier et antique des corses, de Napoléon en passant par Circinellu et jusqu’à Marianna Pozzo di Borgo . 

Il y a sans doute pire pour un peuple que d’être qualifié ainsi par le théoricien de la volonté de puissance

La Corse, une île bienheureuse ?

Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche, par l’intermédiaire du p rophète Zarathoustra, explique vouloir rejoindre les « îles bienheureuses » et ainsi faire naître une société basée sur la volonté de puissance. S’agit-il de la Corse ? Après tout, la terre y est fertile, les sommets semblent posés sur la méditerranée, dont le climat est « propice à la pensée » pour paraphraser le philosophe qui vécut longtemps à Gênes et dans la ville de Nice. Rien n’est moins sûr, ces îles ne sont peut-être que des métaphores, ou de simples utopies, bien que les « arrière-mondes » ne fassent pas partie du système nietzschéen. 

Je conclurai en disant que si Nietzsche n’a pas connu la Corse comme il souhaitait la connaître, il s’y intéressa sans aucun doute à travers un imaginaire qui le faisait rêver. Un p euple viril, fier, d’hommes forts, capable de faire éclore un p ersonnage tel que Napoléon. Une île de courage, ayant abrité des Pasquale Paoli et des Marianna mais aussi de nombreuses légendes autour de la vindetta et de l’abandon de soi au profit des siens. 

Et comme je ne pouvais clore cet article sans rendre hommage, une dernière fois, au livre qui m’a poussé à l’écrire, j’invite toute personne ayant pris plaisir à découvrir cette facette méconnue du philosophe à se pencher, que dis-je, se jeter, sur le livre Nietzsche et la Corse de Thierry Ottaviani dont je m’apprête à citer quelques lignes : 

Lorsque Nietzsche ne pense pas à la Corse, c’est elle qui se rappelle à son bon souvenir. Cette montagne dans la mer, Nietzsche ne la verra jamais, sinon au loin, lors de courtes apparitions. Quelques mirages sur l’horizon. Des chutes de neige sur la promenade des Anglais. Ces signes, aussi minimes soient-ils, il y porte néanmoins toute son attention.

Ottaviani Thierry. 2018. Nietzsche et la Corse. Editions Maïa

Paul Marchione